Lorsque la justice érige la force en droit et l’injustice en devoir, elle s’écarte du droit et de la justice, son devoir. En somme, elle devient une injuste justice. Ses décisions deviennent bancales voire brutales et causent douleurs et peines. En mon pays où tout est bénin, en mon pays où tout est vain, la justice peine… Elle peine à dire le droit.
C’est la conception que je me suis forgée de l’institution qu’incarnent les hommes en toge. Cette triste idée s’est progressivement renforcée en moi au fur et à mesure que les hommes dits de droit ont pris le malin plaisir d’étendre le beurre de l’injustice sur la mie de la cupidité dans le règlement des conflits domaniaux.
Et pourtant, ils savent… Ils savent que les Béninois aiment à dire que « la terre ne ment jamais ». Ils savent que, pour leurs compatriotes, le placement le plus fructueux qu’un homme puisse effectuer, c’est de s’investir dans l’achat d’un domaine pour construire son logis. Ils savent que les Bénis d’entre les Noirs tiennent à avoir leur chez soi comme ils tiennent à la prunelle de leurs yeux. C’est pourquoi, dans un élan sadique, ils ont décidé de faire mentir la terre. Et depuis, la terre ment.
La terre ment et les Béninois ne sont plus quiets. La terre ment et la quiétude a pris le large laissant les familles sur le quai. Dans un pays où le foncier est soumis à la dictature du régime coutumier, où les permis d’habiter et les titres fonciers sont devenus une bagatelle ; dans un pays où, la majorité des terres appartient aux collectivités et non à l’Etat, où l’imbroglio et l’informel ont fait le lit à la mascarade et à toutes sortes d’abus, des maisons bâties depuis deux, trois, quatre décennies sont réduites en gravats par des bulldozers qui écrasent tout sur leur passage.
C’est dans ce capharnaüm que le Président de la République, Boni Yayi, avait pris une décision extra-ordinaire en 2007. Décision extraordinaire car dans un Etat de droit où la Constitution consacre la séparation des pouvoirs, il a pris un décret pour suspendre l’exécution des décisions de justice liées aux litiges domaniaux. Bien entendu, les magistrats ont montré leurs biceps pour dire tout le bien qu’ils pensaient de cette décision téméraire et anticonstitutionnelle. Le mercure est monté… les élections sont passées… et l’illégitime justice a gagné !
Aujourd’hui les démolitions ont repris de fort belle manière. Après Godomey, Ouidah, Porto-Novo, c’est le tour des habitants du 10ème arrondissement de Cotonou de subir la »rigueur de la loi » au mépris du maire et du chef d’arrondissement, royalement ignorés par le zélé huissier de justice commis à la besogne. « Dura lex sed lex» ? Les descendants de ceux qui ont cédé les domaines, après avoir pactisé avec les magistrats, sont sortis ex nihilo pour anéantir les efforts de toute une vie en sommant les propriétaires de venir renégocier les prix des terres acquises par eux, il y a des décennies. Des hectares de terres sont en jeu. Des centaines de millions de francs CFA, c’est l’enjeu. Le nerf de la guerre met les populations sur les nerfs. Cette justice est un trompe-l’œil. Ils nous trompent, ça crève l’œil.
Le cercle des victimes de la justice ne cesse de s’agrandir. Les populations désabusées, n’ayant que leurs yeux pour pleurer, implorent le secours du Président de la République. Mais Boni Yayi, Hyper Président, perché sur le toit de l’Afrique, acculé par la fronde sociale et politique à l’intérieur et, préoccupé, à l’extérieur, par la résolution des foyers de tension sur le continent, notamment la résolution de la crise au Nord Mali (c’est peut-être pour cette raison que le Premier Ministre malien Cheick Modibo Diarra disait qu’il était « probablement plus malien » que lui) n’a certainement aucune envie de se fourvoyer encore dans ce dossier aux contours inextricables : « un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès ». Et la justice va continuer d’ imposer sa loi, de dire son droit, celui de l’injuste justice.
Fawaz AYAH
